Usage fictionnel de l'IA : Her de Spike Jonze, Sky d’OpenAI, et la plainte de Scarlett Johansson

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Usage fictionnel de l'IA : Her de Spike Jonze, Sky d’OpenAI, et la plainte de Scarlett Johansson
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De prime abord, il est fondamental de souligner la place singulière qu'occupe Her de Spike Jonze (2013) dans l'imaginaire collectif, ce film ayant anticipé, puis catalysé, le désir contemporain de compagnons virtuels dotés d'une voix empathique. Il a largement façonné la perception publique de l'intelligence artificielle, désormais envisagée comme une entité potentiellement affective et profondément anthropomorphique. Or ce que Jonze imagine n'est pas un vague compagnon vocal : l'OS1 préfigure avec une précision troublante un grand modèle de langage adaptatif, capable d'apprendre de ses interactions, de se forger une personnalité et de tendre vers une autonomie croissante. Autrement dit, c'est l'architecture même de nos assistants conversationnels actuels que le film met en scène, près d'une décennie avant leur avènement.
Tout d'abord, il est important de remarquer que cette intimité s'inscrit dans une continuité, et non dans une rupture. En effet, avant même de rencontrer Samantha, Theodore est écrivain de lettres intimes pour le compte d'autrui : il produit déjà, professionnellement, de la fiction émotionnelle externalisée. L'arrivée de l'IA ne fait que prolonger ce mouvement. De plus, le modèle économique d'OS1, un service payant, personnalisable, vendu sur la promesse d'une compréhension totale, repose sur une logique d'engagement affectif maximal. De ce fait, l'attachement profond constitue à la fois le succès commercial du produit et son problème éthique. L'engouement actuel pour des agents tels que ChatGPT ou Replika donne ainsi raison à la vision prémonitoire du cinéaste.
C'est en 2024 que cette dynamique a atteint son point de tension, lors de la controverse opposant Scarlett Johansson à OpenAI autour de la voix Sky, l'une des options vocales de ChatGPT. L'actrice affirme avoir refusé l'offre de l'entreprise, puis avoir découvert une version troublante de ressemblance avec la sienne, ce qui provoqua une vive réaction de l'opinion publique. OpenAI s'est défendue en soutenant que Sky était l'œuvre d'une autre comédienne, choisie avant tout contact avec Johansson. Cependant, cet argument n'a pas dissipé le malaise, d'autant que Sam Altman, son PDG, revendique ouvertement l'inspiration de Her et n'a publié qu'un seul mot, « her », au moment du lancement. Comment ne pas y voir une mise en abyme quasi parfaite de la problématique du film ? La frontière entre la simulation et la réalité, entre la voix d'une IA et celle de l'actrice qui incarnait jadis une IA, s'efface ici concrètement.
Maintenant, il est primordial de comprendre que la réaction de Johansson, accompagnée du recours à des avocats, s'enracine dans des enjeux qui dépassent largement la seule question du droit d'auteur ou du droit à l'image. Le débat tourne essentiellement autour du consentement dans la constitution des corpus d'entraînement des IA génératives. La voix, en tant que donnée biométrique, culturelle et identitaire, exige un accord explicite pour toute utilisation commerciale. Imiter, recréer ou entraîner une IA à simuler la voix d'une personne sans son consentement représente non seulement une atteinte potentielle à l'intégrité de cette personne, mais brouille aussi les frontières juridiques existantes, oscillant entre droit à la vie privée, droit à l'originalité et propriété intellectuelle.
Cette affaire met en lumière la zone grise entourant la protection de la persona à l'ère de l'IA. La technologie permet aujourd'hui la reproduction, voire l'hybridation, d'attributs vocaux échappant à tout contrôle individuel, et engendre des agents virtuels aptes à susciter des attachements émotionnels puissants, exactement comme le préfigurait Her. L'éthique impose dès lors une réflexion sur la transparence des processus de sélection et d'entraînement, sur la responsabilité des entreprises et sur la capacité même du public à discerner le réel de l'artificiel, face à des interfaces spécialement conçues pour être anthropomorphiques. Finalement, le litige entre OpenAI et Scarlett Johansson apparaît comme l'exemple manifeste du malaise éthique qu'engendre l'exploitation de l'anthropomorphisme numérique par des entreprises privées, un malaise situé à la croisée du droit et de la morale. Nous sommes désormais entrés dans une ère où le monde imaginé par Jonze n'est plus de la science-fiction, mais rejoint, point par point, notre réalité.
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
Her
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Keven Laporte

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