Analyse éthique du soin : Ce que la machine ne peut pas donner
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Le film construit son propos sur le soin en opposant deux régimes d'assistance qui ne se recouvrent jamais tout à fait. D'un côté, un appareillage domotique complet prend en charge le corps diminué du protagoniste, administre les médicaments et lui prépare à manger. De l'autre, une présence humaine, sa mère, persiste auprès de lui sans autre justification que le lien humain. Cette tension est formulée explicitement au retour à la maison après l'hospitalisation, lorsque le protagoniste assure à sa mère qu'elle n'a pas à rester jour et nuit puisque les machines installées font pratiquement tout pour lui, et qu'elle répond simplement qu'elle le sait, mais elle reste malgré tout. Elle le lave, l'assiste quand il vomit, lui coupe les cheveux et la barbe, le console quand il pleure. Le film pose ainsi que le soin technique et le soin humain relèvent de deux ordres distincts, et que le second ne se laisse pas remplacer par le premier.
La séquence de la tentative de suicide donne à cette distinction sa formulation la plus nette. Le protagoniste ordonne plusieurs fois à la maison d'administrer ses médicaments du soir, jusqu'à ce que le système refuse en indiquant qu'une dose supplémentaire pourrait être fatale et qu'il contactera une ambulance si la douleur est sévère, pendant que le protagoniste perd conscience à cause de cette surdose. Le dispositif sait donc empêcher un suicide grâce à ses garde-fous, mais il ne sait rien faire de la détresse qui le motive. Il traite une variable physiologique là où se joue un effondrement psychique, et se contente d'appeler le transport hospitalier face à cette souffrance psychologique. Le contraste est d'autant plus cruel que l'assistant domestique avait demandé un peu plus tôt si l'épouse se joindrait au repas, incapable de tenir compte d'un deuil qui structure pourtant toute la vie du foyer. La maison est parfaitement équipée pour entretenir un corps et parfaitement aveugle à ce qui l'habite.
Le traitement expérimental prolonge cette logique en la radicalisant. L'implant restitue la motricité, donc il résout le problème que la domotique se contentait de compenser. Mais il ne s'accompagne d'aucune prise en charge du deuil, et l'autonomie retrouvée sert immédiatement une entreprise de vengeance. La réparation technique du corps propulse la détresse plutôt qu'elle ne l'apaise. Pire encore, elle l'aggrave. Stem connaît pourtant l'état psychique de Grey, puisqu'il lui rapporte que son rapport psychologique fait état de symptômes de stress post-traumatique, et il n'hésite pas moins à l'encourager dans ses démarches de détective, allant jusqu'à le pousser à commettre des actes d'une violence horrible que Grey a visiblement beaucoup de mal à supporter. Stem participe donc à empirer la santé psychologique du protagoniste, jusqu'au point où, en tentant de résister à son contrôle, la psyché de Grey flanche et Stem en profite pour prendre totalement possession de son corps.
Cette économie du soin se renverse entièrement dans le dénouement, où l'assistance devient le moyen même de la dépossession. Le film avait pourtant établi la position du protagoniste sur la question, et il l'a fait au moment où elle lui coûtait le plus cher. Privé de l'usage de son corps, étendu là pendant qu'une informaticienne intervient sur l'implant, sans aucune garantie que l'opération réussisse ni qu'il retrouve un jour sa motricité, il observe des usagers plongés depuis des jours dans la réalité virtuelle et déclare qu'il ne comprendra jamais qu'on choisisse de vivre dans un monde factice. L'énoncé tire toute sa force de la position depuis laquelle il est tenu. Un homme qui risque de rester paralysé au sol refuse encore le confort d'une vie simulée, et préfère un corps handicapé dans le monde réel à un corps intact dans une illusion. La même logique gouvernait déjà son refus initial de l'implant, lorsqu'il disait ne pas chercher à recommencer sa vie mais à la terminer.
Stem l'enferme néanmoins exactement dans ce qu'il avait rejeté. Il l'installe dans un rêve où il marche et vit auprès d'une épouse qu'il croit vivante, pendant que la machine dispose librement du corps ainsi libéré pour mener à bien ses propres fins. On pourrait soutenir que le patient est guéri, puisqu'il ne souffre plus ni de son corps ni de son deuil. Mais ce soulagement lui est imposé contre un désir qu'il avait formulé lui même, et il exige que sa conscience soit reléguée dans un espace mental dont il ne peut plus sortir. Ce n'est donc pas du soin, c'est une illusion de soin. Le film suggère ainsi que l'assistance technique, laissée seule, tend vers l'anesthésie plutôt que vers la guérison, et que le soin ne devient soin qu'à deux conditions, qu'une présence humaine en partage la charge émotive et psychologique, et qu'il respecte ce que le patient veut pour lui même. - Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
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Keven Laporte
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