La féminisation de l'IA : une critique ou une reconduction du stéréotype ?
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Dans le discours que Herndon construit autour de PROTO, Spawn est systématiquement genrée au féminin : elle est désignée comme un « AI baby » que Herndon et son entourage « élèvent » depuis plusieurs années, et l'article de Dazed (juillet 2019) confirme que ce choix pronominal est délibéré et assumé par l'artiste elle-même. Ce geste s'inscrit dans une convention très répandue dans l'histoire des assistants vocaux commerciaux : Siri, Alexa et Cortana sont, par défaut, des voix féminines, une pratique documentée et critiquée par le rapport de l'UNESCO I'd Blush if I Could (2019), qui montre que cette féminisation par défaut envoie un signal implicite selon lequel les femmes seraient des aides dociles et disponibles, un signal renforcé par la manière dont ces assistants encaissaient jusque-là les insultes sans jamais s'y opposer.
On peut donc interroger si PROTO déconstruit ou reconduit cette association entre voix féminine et service technologique docile. L'album ne tranche pas cette question de façon univoque, et c'est précisément cette ambivalence qui en fait un cas intéressant pour le corpus. D'un côté, l'attribution d'un genre et d'une trajectoire de vie (la naissance, l'enfance, l'éducation) à Spawn s'inscrit dans le même geste d'anthropomorphisation servile que Siri ou Alexa. De l'autre, Spawn produit volontairement des sons décrits par la critique comme laids, ratés ou dérangeants : le morceau « Godmother », coécrit avec Jlin, en est l'exemple le plus net, unanimement pointé par la presse musicale comme le passage le plus difficile d'écoute de l'album. Resident Advisor le décrit comme un morceau « laid » qui évoque les glitchs déroutants des programmes d'IA les plus rudimentaires ; musicOMH va plus loin en le nommant carrément le seul faux pas de l'album, précisément parce que les sons produits par Spawn y sont jugés peu attrayants. Cette laideur assumée s'oppose frontalement à la voix synthétique lisse, agréable et immédiatement consommable qu'on attend généralement des assistants vocaux commerciaux, ce qui pourrait se lire comme un refus actif de la docilité sonore que le genre féminin impose habituellement à ces dispositifs.
L'article de Jake Johnson, « Calling out the nameless: CocoRosie's Posthuman sound world » (Journal of Popular Music Studies, 29(3), 2017), offre un cadre méthodologique transposable pour approfondir cette tension. Johnson y montre comment le duo CocoRosie utilise des techniques vocales délibérément dissonantes (le vocal fry, le larynx relevé) pour brouiller les marqueurs sonores conventionnels du genre et faire entendre ce qu'il nomme un « monde sonore posthumain », au sens où l'entend Donna Haraway avec l'idée d'un monde post-genre. La méthode de Johnson, qui consiste à interroger comment un choix technique de production vocale peut soit reconduire soit défaire des attentes genrées, s'applique directement à Spawn : la question n'est pas seulement de savoir si Spawn est genrée, mais comment le grain, la texture et l'imperfection délibérée de sa voix travaillent, ou non, contre les attentes que ce genre attribué fait naître. - Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
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PROTO
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Julie-Michèle Morin
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PROTO |
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