Le corps comme contre-preuve : le savoir sensoriel opposé au régime des données
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Le premier argument avancé par la page pour justifier la résistance syndicale tient en une liste : l'odeur de l'haleine, le teint, l'affect, la contenance. Ces signes, affirme National Nurses United (NNU), échappent souvent à l'IA et aux algorithmes. La stratégie narrative est remarquable par ce qu'elle refuse de faire. Elle ne conteste pas la performance des modèles sur le terrain de la mesure. Elle déplace le litige vers un régime de preuve que la mesure ne peut pas atteindre.
Cette liste n'est pas une trouvaille rhétorique de circonstance. Elle figure déjà, sous une forme développée, dans les commentaires de NNU à l'Office of Science and Technology Policy (OSTP) de juin 2023, où le syndicat en donne la portée diagnostique : une haleine fétide peut signaler une occlusion abdominale, une haleine sucrée une acidocétose diabétique, la somnolence accompagnée de pupilles dilatées un accident vasculaire cérébral hémorragique. La page de campagne condense une démonstration clinique en énumération.
Le même document ajoute l'élément qui donne à l'argument sa force véritable. Ces observations se font en passant, au cours d'activités qui ne sont pas de nature diagnostique : aider quelqu'un à marcher, l'accompagner aux toilettes, l'aider à se laver. Le savoir n'est pas produit par un acte d'examen mais par un contact prolongé et incident. Il en découle une conséquence que le récit exploite pleinement : retirer le geste, c'est supprimer la connaissance. La déqualification n'a donc pas besoin d'un remplacement pour opérer, il suffit d'un éloignement. La page le formule autrement quand elle dénonce les modèles de soin qui retirent les infirmier·ères du chevet et poussent le soin vers des travailleur·euses moins qualifié·es ou non médicaux.
Sémiotiquement, l'opposition est nette. D'un côté, des signes indiciels, liés à la présence des corps, non transposables en unités de mesure. De l'autre, un régime de données produites par des dossiers de santé électroniques, des microphones, des caméras et des capteurs. Le point 4 de la page redouble ce geste en qualifiant l'évaluation et la planification du soin comme un art autant que comme une science, formule qui soustrait une part du travail à toute validation externe.
Il importe cependant de mesurer avec justesse la portée de cette clôture, car elle est plus étroite qu'il n'y paraît. La page précise d'entrée de jeu que les infirmier·ères ne s'opposent pas à l'avancement scientifique ou technologique, et la déclaration de droits d'avril 2024 va plus loin en affirmant qu'ils et elles adoptent et maîtrisent régulièrement les technologies centrées sur les travailleur·euses qui complètent les compétences au chevet. L'incommensurabilité invoquée ne vise donc pas la technique en général, mais un domaine délimité : les indices que le syndicat juge non captables par les dispositifs déployés. La critique n'est pas ontologique, elle est située.
Le récit fait néanmoins cohabiter deux registres critiques dont les implications divergent. Le premier est une critique de calibration : les mesures de l'intensité des soins requis dépendent d'une saisie rarement possible en temps réel et de données souvent incomplètes, ce qui produit des ratios patient·es-infirmier·ères inappropriés et des horaires imprévisibles. Ce défaut est corrigible, du moins en principe. Le second porte sur ce que les dispositifs ne parviennent pas à saisir. Les deux se renforcent rhétoriquement sans se contredire, à condition que le second reste circonscrit aux signes sensoriels. La page ne trace pas cette frontière explicitement, ce qui laisse planer une ambiguïté sur la portée exacte de la revendication.
L'article de Perrone (2025) montre que le territoire est disputé. Michelle Collins, doyenne du collège de sciences infirmières de l'Université Loyola, confirme que les technologies les plus perfectionnées manqueront des signes que les infirmier·ères repèrent d'ordinaire, dont les expressions du visage et les odeurs, tout en jugeant insensé de tourner le dos à ces outils. Le même article rapporte que l'entreprise Xoltar développe des avatars qui, selon elle, captent les expressions faciales et le langage corporel. La promesse industrielle avance donc sur une portion du terrain déclaré hors d'atteinte, sans que rien n'établisse pour l'instant qu'elle y parvienne.
Les bénéfices documentés par Pepito et coll. (2025) ne renversent pas l'argument, et il vaut la peine de dire pourquoi. Les gains qu'ils rapportent portent sur des grandeurs mesurables : temps de documentation, erreurs de dosage, détection de la septicémie par biocapteurs. Aucun ne concerne l'ordre sensoriel visé par NNU. Ces mêmes auteur·rices retiennent d'ailleurs la déqualification et la fatigue d'alarme parmi les problèmes centraux, et notent que le risque de dépendance excessive touche surtout les personnes en début de carrière.
La prudence s'impose dans les deux directions. Un temps de documentation réduit ne garantit pas une note fidèle. Les commentaires à l'OSTP rapportent que des rapports de relève produits automatiquement ont omis des informations essentielles, dont un résultat positif à la COVID-19 et une numération leucocytaire basse, exposant des soignant·es au virus et acheminant des personnes immunodéprimées vers de mauvaises unités. Perrone (2025) documente pour sa part un flot de fausses alertes, jusqu'à signaler une fonction corporelle ordinaire comme une urgence. Le récit de NNU tient ainsi sur un terrain défendable, à condition de ne pas être lu comme un refus global de l'outillage technique, ce que ni la page ni la déclaration de droits n'affirment. - Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
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A.I.’s impact on nursing and health care
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Dominique Michaud
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