Marcher sans agir, le récit comme épreuve de la durée

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titre du projet
Marcher sans agir, le récit comme épreuve de la durée
Keven Laporte
Nom de l'artiste
Keven Laporte
Genre de l'oeuvre
Drame philosophique, Tarkovski refuse la catégorisation pour la science-fiction et le fantastique
durée de l'oeuvre
161 minutes
Courte description du projet artistique
Le film suit trois hommes qui franchissent clandestinement un cordon militaire pour atteindre, au cœur d'un territoire interdit, une pièce réputée exaucer le désir le plus profond de qui y pénètre. Le récit épouse la forme du voyage initiatique et en déjoue méthodiquement les attentes. La progression y remplace l'action, la parole remplace l'événement, et le but tant convoité reste finalement inatteint parce qu'aucun des voyageurs n'ose y accesder. La tension ne vient donc pas d'obstacles extérieurs, les pièges annoncés ne se manifestant jamais à l'image, mais du dialogue qui met aux prises trois rapports au monde, la foi, le scepticisme et la raison scientifique. Le retour au point de départ referme une structure circulaire dont seuls les personnages sont ressortis changés. Une brève séquence finale, centrée sur la fille du guide, rouvre le sens au moment même où le récit paraît clos.
Enjeux et/ou intrigues
L'intrigue principale tient en une traversée et un renoncement. Un guide clandestin conduit un écrivain et un professeur vers la Chambre, en échange d'argent, à travers un territoire dont il affirme qu'il tue ceux qui l'affrontent sans humilité. Trois enjeux se superposent. Le premier est la menace physique, sans cesse annoncée par le guide mais que le film ne montre jamais à l'œuvre. Le deuxième est la révélation de soi, puisque la Chambre n'accorde pas le vœu formulé mais le désir véritable, ignoré de celui qui le porte. Le troisième est la destruction du lieu, le professeur transportant à l'insu des autres une bombe de vingt kilotonnes qu'il finira par démonter. L'intrigue secondaire se joue au foyer du guide, avec une épouse qui l'a suivi malgré le malheur annoncé et une fille née infirme, présentée comme une conséquence de la Zone.
Personnages
Le Stalker - guide clandestin et croyant
L'Écrivain - romancier désabusé en quête de sens
Le Professeur - scientifique porteur d'une bombe
La femme du Stalker - restée au foyer
Singe, la fille du Stalker - muette et infirme
Le Porc-épic - ancien guide décédé avant le récit
Structure syntagmatique (Metz)
Le film compte cent quarante-deux plans pour cent soixante et une minutes, avec une moyenne proche de la minute et de nombreux plans dépassant quatre minutes. Beaucoup de segments se réduisent donc à un plan unique. Sept grandes unités se dégagent, le foyer et le départ en sépia, la rencontre au bar, la fuite motorisée à travers le cordon militaire, le trajet en draisine où s'opère le basculement chromatique, la traversée de la Zone, le hachoir à viande, la salle des dunes et la salle au téléphone, le seuil de la Chambre avec la révélation de la bombe et le renoncement, enfin le retour au bar puis au foyer suivi de la séquence de la fille.
Fabula vs Syuzhet (Bordwell)
L'écart reste mince pour l'action principale, puisque le film se déroule en un aller et un retour linéaires, sans analepse ni ellipse marquée. Il se creuse ailleurs, dans tout ce que l'histoire suppose et que le film choisit de ne pas montrer. L'origine de la Zone, la disparition des troupes envoyées, la fortune obtenue par Porc-épic et sa mort, la naissance de la fille infirme, tous ces événements ne parviennent au spectateur que rapportés par la parole des personnages. Les pièges eux-mêmes, décrits comme mortels, ne sont jamais montrés en train de tuer. Le récit ne fournit donc aucun moyen de vérifier ce que le guide raconte de son propre monde, et cette rétention devient le véritable travail de construction du film.
Régime modal (Ryan)
Réalisme dégradé auquel une seule anomalie a été ajoutée, la Zone. Rien n'est futuriste, la technologie visible est usée et datée, le paysage est celui d'une friche postindustrielle. La Zone n'est jamais expliquée et son statut demeure indécidable. La singularité du monde tient à ce que ses règles sont exclusivement énoncées et jamais démontrées. Le guide affirme que les passages disparaissent et que le chemin droit tue, sans qu'aucune image ou action ne le confirme. Le monde repose donc sur un système de croyance plutôt que sur une physique observable, et le spectateur reste libre de lire ces règles comme réelles ou comme la superstition d'un homme.
Racontabilité (Ryan)
Le film retire méthodiquement ce qui fonde d'ordinaire l'intérêt narratif. La quête échoue, les dangers ne se concrétisent pas, le but n'est pas atteint, personne ne meurt à l'écran et le récit se referme sur son point de départ. Ce qui rend l'histoire racontable tient au renoncement plutôt qu'à l'événement. La question qui soutient l'attention n'est pas de savoir si les hommes atteindront la Chambre mais s'ils oseront y entrer, et pourquoi ils s'y refuseront. Un second foyer d'intérêt s'ajoute à la fin du film, la séquence de la fille produisant, sans un mot, un miracle au moment précis où le récit paraissait clos, laissant ainsi l'œuvre encore plus ouverte à l'interprétation.
Focalisation (branigan et als.)
La focalisation externe domine. La caméra observe les trois hommes de l'extérieur, à distance, sans procédé subjectif, souvent en retrait dans de longs mouvements latéraux qui installent le spectateur en témoin. Deux inflexions nuancent ce régime, la séquence de rêve qui donne accès à un contenu mental attribuable au Stalker, et le monologue final de l'épouse où la parole livre un savoir intime auquel l'image n'avait pas accès. Le spectateur ne sait jamais plus que les personnages, et souvent moins, notamment sur la nature réelle des dangers et des étrangetés annoncés.
Niveaux de narration / récits enchâssés / métalepse / mise en abyme (Branigan et als.))
Le Stalker raconte l'histoire de Porc-épic, sa fortune obtenue et sa pendaison, récit enchâssé qui donne par avance la clé morale du film. L'Écrivain rapporte ses souvenirs et son passage dans le hachoir à viande. Deux textes extérieurs surgissent en voix off, un passage de l'Apocalypse pendant la séquence de rêve puis un extrait évangélique, sans appartenir à aucun personnage. La métalepse la plus nette est visuelle, l'épouse s'adressant directement à la caméra au terme du récit, ce qui installe rétrospectivement un destinataire que le film n'avait jamais reconnu.
Scénario
https://www.alchemergy.net/articles/Stalker%20Film%20Script.pdf

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