Jennie, compagnon et capteur : la double fonction de l'objet affectif
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- Jennie, compagnon et capteur : la double fonction de l'objet affectif
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Dominique Michaud
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La présentation de Tom Stevens offre le cas le plus explicitement promotionnel du webinaire et c'est pour cette raison qu'elle est analytiquement précieuse. Stevens est le seul panéliste issu du secteur commercial : fondateur et PDG de Tombot, il présente Jennie, un robot compagnon en forme de chiot labrador, comme une alternative thérapeutique aux médicaments psychotropiques et aux opioïdes prescrits pour les symptômes comportementaux et la douleur chronique des personnes atteintes de démence. Mais sous le récit de la promesse thérapeutique se trouve une architecture de captation de données qui mérite d'être examinée.
Stevens décrit Jennie en deux temps. Le premier est émotionnel et biochimique : le robot est conçu pour susciter un attachement affectif dont Stevens attribue les effets à la production d'oxytocine endogène, produisant ainsi un soulagement des symptômes comportementaux et psychologiques sans médicaments. Cet attachement est lui-même produit par des choix de conception précis : un design réaliste développé avec Jim Henson's Creature Shop, des capteurs qui distinguent l'intensité et l'emplacement du toucher, des vocalisations de chiot enregistrées, une réponse aux commandes vocales. Le second temps est technologique et commercial : une fois cet attachement établi, Jennie devient une plateforme peu intrusive pour surveiller la personne à des fins de sécurité et de santé, entièrement configurable et évolutive par mise à jour logicielle.
Cette articulation entre compagnon affectif et plateforme de surveillance n'est pas présentée comme une tension : elle est revendiquée comme une valeur ajoutée. C'est là que le discours de Stevens révèle sa logique commerciale. L'attachement émotionnel n'est pas seulement une finalité thérapeutique, il est la condition d'accès à un flux de données comportementales continu. Plus la personne s'attache à Jennie, plus elle interagit avec elle et plus les données collectées sont riches. La valeur du produit repose ainsi sur deux jambes simultanément : le bénéfice thérapeutique qui justifie l'achat et les données de surveillance qui constituent un actif potentiel pour les familles, les établissements de soins ou les assureurs.
Cette architecture rappelle celle d'ElliQ documentée dans le corpus ÉDISÉM, dont la fonction de surveillance à double public, les aîné·es et leurs proches ou soignant·es, était également présentée comme un bénéfice et non comme une tension. Mais Stevens va plus loin en articulant la surveillance comme extension naturelle de l'attachement, ce qui soulève la question du consentement. Une personne atteinte de démence modérée à avancée peut-elle comprendre qu'elle interagit simultanément avec un compagnon affectif et une plateforme de collecte de données ? La capacité décisionnelle réduite des personnes ciblées rend problématique l'idée que l'attachement affectif soit la porte d'entrée vers la surveillance, plutôt qu'une relation protégée des logiques de captation.
Le récit d'origine que Stevens place en ouverture de sa présentation mérite aussi d'être examiné comme procédé. Il raconte le diagnostic d'Alzheimer de sa mère et le retrait de son chien pour des raisons de sécurité, événement qui l'aurait conduit à fonder Tombot. Ce récit personnel remplit une fonction rhétorique : il déplace l'énonciation du registre commercial vers le registre du témoignage intime, désamorçant par avance la lecture du produit comme opération marchande. La sincérité du récit n'est pas en cause, mais sa fonction dans l'économie du discours l'est : elle produit une légitimité affective qui précède et enveloppe les affirmations d'efficacité thérapeutique.
Il faut noter que Stevens reconnaît l'état précoce de son entreprise. Au moment du webinaire, Jennie n'est pas commercialisée et les études qu'il invoque pour soutenir l'efficacité thérapeutique portent sur les robots compagnons en général, pas sur Jennie. Ses propres recherches, qui portent sur les préférences de conception, notamment le choix entre un animal réaliste et un animal stylisé, sont exploratoires. L'architecture commerciale de Jennie, à la fois compagnon, capteur et plateforme évolutive, est donc pour l'instant plus un projet qu'un produit, ce qui rend d'autant plus importantes les questions sur l'encadrement éthique de la collecte de données qu'elle prévoit. - Mot clé(s) associé(s)
- Automatisation du soin
- Confidentialité
- Consentement
- Éthique des données
- Mises en récit et Discours dominants (GAFAM)
- Promesses
- Robotique
- Santé
- Simulacre
- Société de surveillance
- Surveillance
- Technosoin
- Vallée de l'étrange
- Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
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Cognitively assistive robots for dementia care
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Dominique Michaud
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