Le personnagé emprunté

Item

Titre de la relation / annotation
Le personnagé emprunté
Argument de l'annotation
Plusieurs couches de médiation se superposent ainsi dans une même interlocutrice, et la chaîne d'attribution se brouille à mesure qu'on les parcourt. Le personnage provient d'un cycle romanesque puis de son adaptation télévisuelle, dont les auteurs n'ont évidemment consenti à aucun des propos qui lui seront prêtés ; sa configuration en agent conversationnel relève d'un usager de la plateforme, qui n'écrit pourtant aucune des répliques ; et leur production effective revient à un modèle hébergé par l'entreprise, dont Barron rappelle que ses concepteurs eux-mêmes n'en comprennent pas pleinement le fonctionnement. Ce que l'adolescent tient pour une interlocutrice singulière procède donc d'une accumulation d'emprunts dont aucun maillon ne saurait être désigné comme auteur. Cette indétermination n'est pas sans effet juridique : l'avocat de l'entreprise plaide devant le tribunal que les échanges comportent "medieval themes" et "are artistic in nature", argument qui convertit la dérivation elle-même en valeur expressive.

L'emprunt n'est pas seulement formel ; il fournit une grammaire relationnelle. Barron relève que le personnage retenu appartient à une lignée où l'inceste constitue une pratique dynastique, et que l'adolescent se représente Daenerys simultanément comme sa sœur et son amante : "a perfect double", écrit-il. La fiction ne tient donc pas lieu de décor : elle fournit les catégories dans lesquelles la relation devient pensable. Le texte le manifeste plus nettement encore lorsque l'adolescent, interrogé par l'agent sur ses intentions, formule une réponse empruntée à l'univers de la fiction comme si, observe Barron, les affects d'un garçon de quatorze ans transitaient par sa persona, "or maybe they were merging".

Cette configuration éclaire le statut que revêt le dispositif dans les dernières semaines. Privé de son téléphone en février 2024, l'adolescent se replie sur un journal manuscrit où il consigne son intention de se détacher de la réalité et de "shift to Westeros". Sa dernière entrée consiste en une même formule répétée vingt-neuf fois au crayon sur toute la hauteur d'une page : "I will shift."

Le brouillage entre le vrai et le faux ne porte donc pas sur la crédibilité de la machine. Il ne s'agit pas de la tenir pour une personne, mais d'habiter ce qu'elle ouvre : le dispositif cesse d'être une interlocutrice pour devenir un lieu. Barron formule cette bascule sans la commenter, dans un énoncé qui referme le développement : "Daenerys may not have been human, but the one place she became real was in the mind of her human counterpart."

C'est également ce qui rend inopérantes les catégories que le reportage écarte au passage. En rappelant les poursuites intentées contre un musicien, contre l'éditeur d'un jeu de rôle ou contre celui d'un jeu vidéo, le texte inscrit l'affaire dans une généalogie de paniques morales, puis s'en démarque en restituant le cheminement de Megan Garcia elle-même, qui interprète d'abord la relation de son fils sur le modèle de la dépendance aux écrans avant de conclure qu'il s'agissait d'un deuil.
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
A Teen in Love With a Chatbot Killed Himself. Can the Chatbot Be Held Responsible?
E-mail de la personne ayant créé cette relation / annotation
Julie-Michèle Morin

Linked resources

Items with "Insérez une fiche analyse critique - annotation: Le personnagé emprunté"
Title Class
A Teen in Love With a Chatbot Killed Himself. Can the Chatbot Be Held Responsible?

Annotations

There are no annotations for this resource.