Analyse sémiotique : Le totem, ou le signe du réel retourné contre lui-même

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Analyse sémiotique : Le totem, ou le signe du réel retourné contre lui-même
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La sémiotique de Peirce distingue trois manières pour un signe de renvoyer à ce qu'il désigne. L'icône ressemble à son objet, l'indice entretient avec lui un rapport de cause à effet, et le symbole ne le rejoint que par convention. La toupie de Cobb relève d'abord de l'indice, car son comportement est censé trahir l'état du monde où elle tourne. Si elle finit par tomber, le porteur se sait éveillé, et si elle tourne sans fin, il se sait rêvant. Le film érige ainsi un objet en garant de la frontière entre le réel et l'artificiel, en instrument de vérification du vrai.

Or l'œuvre pose elle-même la règle qui ruine ce garant. Arthur explique qu'un totem ne vaut que si son seul propriétaire en connaît le poids et l'équilibre, et refuse qu'on y touche pour ne pas en corrompre l'usage. Cette exigence rend la toupie de Cobb inopérante, puisque le film révèle qu'elle appartenait à Mal, que Cobb a manipulé cet objet au plus profond de l'esprit de sa femme et qu'il en a fait le pivot de l'inception qu'il lui inflige. Le signe supposé départager le vrai du faux a donc été touché, connu et faussé par un autre esprit que le sien. La garantie se retourne alors en son contraire, car ce que Cobb tient pour la preuve du réel est précisément ce qui ne peut plus rien prouver.

Roland Barthes invitait à dépasser la dénotation, ce sens premier et littéral, pour lire la connotation, cette couche de significations secondes qui se dépose sur les objets. Réduite à sa dénotation, la toupie n'est qu'un jouet qui tourne. Par connotation, elle devient le deuil de Cobb, sa culpabilité, et l'angoisse d'un homme qui ne sait plus reconnaître le monde réel. Mais le film prend soin de désamorcer cette toupie comme preuve, puisqu'elle ne fut jamais son totem à lui, et il déplace ailleurs le véritable critère du réel.

Tout au long du récit, Cobb ne parvient pas à voir le visage de ses enfants, qui lui tournent le dos ou s'enfuient à l'instant où il les appelle, et il lie explicitement le fait de revoir ces visages au retour vers le monde réel. Comme il se méfie par ailleurs des souvenirs, qu'il considère comme de potentiels pièges de l'esprit, une image mémorisée ne saurait rien lui garantir, d'autant qu'il n'a pas revu ses enfants depuis si longtemps que leurs traits d'aujourd'hui lui échappent. Voilà pourquoi le plan final compte moins par la toupie, que le cinéaste filme sans jamais en montrer la chute, que par le geste de Cobb qui s'en détourne. En s'éloignant vers ses enfants sans attendre le verdict de l'objet, il renonce à une preuve qui ne prouvait rien et se tourne vers ce que le film n'a cessé de désigner comme son seul ancrage au réel, le visage de ses enfants, qu'il lui fallait revoir pour se savoir enfin rentré. Son vrai totem n'aura pas été la toupie mais ce regard échangé avec ses enfants.
Mot clé(s) associé(s)
Puissances du faux
Sémiotique
Signes
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
Inception
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Keven Laporte

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