La promesse portable : absorption, extinction et silence sur les données
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- La promesse portable : absorption, extinction et silence sur les données
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Le récit de Streams se présente d'abord comme un engagement. En 2016, l'entreprise l'inscrit jusque dans le serment que signent ses examinateurs indépendants : les données du service de santé seront toujours entreposées en Angleterre et ne seront jamais liées ou associées aux comptes, produits ou services de Google. La formule est absolue, sans horizon temporel ni condition. C'est elle qui rend le partenariat racontable : une filiale d'Alphabet peut recevoir 1,6 million de dossiers médicaux parce qu'une frontière étanche la sépare, dit-elle, de sa maison mère.
L'entente contractuelle disait autre chose. À la question de savoir si des données seraient transférées hors de l'Espace économique européen, elle répond simplement non. Le plancher juridique couvre donc une trentaine de pays là où la promesse publique en nommait un seul, et le lieu de stockage est caviardé dans la version publiée : ni le public ni les patients ne pouvaient vérifier l'engagement sur l'Angleterre, faute de savoir où les données se trouvaient.
Le 13 novembre 2018, un billet cosigné par les deux cofondateurs et le responsable clinique annonce que l'équipe et le produit rejoignent Google. Le texte ne présente pas ce passage comme la transgression de la frontière promise, mais comme un changement d'échelle : il s'agit désormais de faire de Streams un assistant propulsé par l'intelligence artificielle pour le personnel infirmier et médical partout dans le monde. L'argument est aussi nominatif : l'arrivée chez Google de David Feinberg, dirigeant de la santé présenté comme de calibre mondial, accélérera ces efforts. La promesse ne se discute pas, elle se relocalise. Ce que l'énoncé de 2016 excluait, l'énoncé de 2018 le raconte comme accomplissement.
La stratégie narrative dominante est celle de la continuité proclamée à travers la rupture. Sa figure centrale est une promesse portable, détachable des institutions qui l'énoncent : les mêmes formules sur des soins plus rapides et meilleurs traversent DeepMind, Google, puis les employeurs suivants des membres de l'équipe, sans qu'aucune modification n'en signale le changement de cadre juridique. La stabilité verbale tient lieu de continuité.
La contrition participe du même régime. Après la décision du régulateur, l'entreprise déclare avoir sous-estimé la complexité du service de santé et des règles entourant les données de patients, reconnaît s'être trompée et promet de faire mieux. La faute y devient erreur de compétence et l'organisation, un système apprenant : le vocabulaire même de l'apprentissage machine appliqué à la conduite de l'entreprise. Tamar Sharon y lit une opération identifiable, où l'élan de la collaboration et la recherche de moyens nouveaux d'améliorer les soins sont invoqués pour neutraliser l'objection civique. Ce cadrage prépare la suite, car un apprenant qui progresse mérite une seconde chance, et la seconde chance prendra la forme d'un transfert vers plus grand que soi.
En 2021, Google annonce le retrait de Streams. Trois établissements mettent fin à leurs ententes cette année-là et le dernier usage clinique cesse en janvier 2023. L'obligation de destruction, elle, était écrite depuis le début : l'entente de 2015 fixait la fin du projet au 29 septembre 2017, date avant laquelle toute donnée identifiante devait être retournée à l'hôpital et tout résidu détruit, les supports électroniques écrasés de façon non récupérable. Deux établissements ont confirmé la suppression des données les concernant. Pour les 1,6 million de dossiers d'origine, aucune confirmation publique n'existe, et le corpus initial n'a jamais fait l'objet d'une ordonnance de suppression. Interrogé au moment du retrait, l'établissement a répondu d'une phrase que ses cliniciens utilisaient toujours l'application, sans aborder la question posée. L'action collective intentée au nom des personnes concernées est radiée en 2023 puis déboutée en appel en 2024, pour des motifs de recevabilité : aucune instance n'aura examiné le fond. Le récit ne se clôt pas, il s'éteint.
Cette extinction radicalise un trait que le corpus observe ailleurs : l'absence d'études à long terme après déploiement. Ici, le dispositif disparaît avant qu'une évaluation multisite n'ait pu être menée, et il emporte avec lui jusqu'à la possibilité de vérifier le sort de ses données. La sociologie des attentes décrit ce cycle : la promesse mobilise des ressources et des partenaires, tandis que les déceptions passées sont rationalisées et isolées comme des cas particuliers, sans rapport avec la solution nouvelle que l'on propose ensuite.
Cette solution nouvelle existait déjà. Au moment du retrait, l'entreprise avait réorienté son offre destinée aux cliniciens vers un autre produit, en essai auprès de deux systèmes de santé américains. Un épilogue prolonge le récit plus loin encore : en 2026, le nom Google Health reparaît sur l'ancienne application Fitbit, dotée d'un assistant de santé par abonnement mensuel auquel l'usager peut lier ses dossiers médicaux. L'engagement qui accompagne ce produit s'est resserré : il n'exclut plus que l'usage publicitaire des données, là où celui de 2016 excluait toute liaison à quelque produit ou service que ce soit. Ce que la catégorie du soin direct n'avait pas permis d'obtenir de l'institution publique, le contrat de consommation l'obtient de l'individu, avec son consentement explicite. Pendant ce temps, le cadre réglementaire n'a pas été resserré : le régulateur a renoncé à l'amende en invoquant l'insuffisance des lignes directrices sectorielles, et une consultation gouvernementale envisageait en 2021 de réduire le niveau de protection des données. La marque a délaissé une division santé dissoute pour se réorganiser en service grand public : la promesse, une dernière fois, s'est déplacée plutôt que de se réaliser. - Mot clé(s) associé(s)
- Capitalisme de données
- Consentement
- Éthique des données
- Mises en récit et Discours dominants (GAFAM)
- Promesses
- Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
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DeepMind Health — Streams
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Dominique Michaud
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