L'intelligence artificielle en attente : l'étiquette sans le dispositif
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La page de Streams contient une singularité que l'on rencontre rarement dans un discours promotionnel : l'entreprise y nie deux fois posséder ce qui fait sa renommée. Sa foire aux questions demande si Streams utilise l'intelligence artificielle, répond que non et enchaîne en se demandant pourquoi une entreprise d'intelligence artificielle consacre tant d'efforts à un outil qui n'en comporte pas. Or ce n'est pas un critique qui pose ces questions, c'est l'énonciateur lui-même.
La négation dit vrai. Le dispositif applique aux résultats de créatinine sérique l'algorithme de détection mandaté à l'échelle nationale par le service de santé britannique, règle déterministe établie par des cliniciens : mêmes données en entrée, même résultat en sortie, aucun apprentissage. L'application a été enregistrée comme dispositif médical de classe I, le statut réglementaire le plus léger. Rien n'y relève de l'apprentissage automatique, où le comportement du système est dérivé de données plutôt que programmé règle par règle.
La stratégie narrative dominante est donc celle de la promesse. Où se trouve alors l'intelligence artificielle? La réponse à cette question invoque le retard de l'infrastructure informatique hospitalière et présente le travail accompli comme la pose de fondations pour une technologie plus avancée en temps voulu. Le présent, modeste, tire sa valeur d'un futur annoncé. C'est le mécanisme que décrit la sociologie des attentes : les promesses technologiques ne sont pas une superstructure rhétorique posée sur la recherche, elles organisent les investissements, les coalitions d'acteurs, les calendriers et les visions d'avenir.
De là se dégage la figure centrale, celle d'une intelligence artificielle en attente. Elle n'est ni présente ni absente : elle est nommée pour être niée, mais niée pour une promesse à venir. Le travail est porté par les adverbes de temps. L'application n'utilise pas l'intelligence artificielle « pour l'instant »; l'entreprise ne mène pas cette recherche « en ce moment »; si cela devait changer, un avis serait publié sur ce site. Chaque dénégation installe un calendrier. Le régime est celui du futur antérieur : quand l'intelligence artificielle arrivera, ce dispositif aura été sa condition de possibilité.
Le site internet complète ce que le texte ne dit pas. Le menu de navigation place AlphaGo et Deep Q-Network sous la rubrique Recherche, puis DeepMind Health sous la rubrique Applications. Le lecteur qui consulte la page de Streams se trouve à un clic du programme qui venait de battre un champion de go, dont l'article paraissait dans Nature le 28 janvier 2016, quatre semaines avant l'annonce publique du partenariat hospitalier. La foire aux questions peut nier l'intelligence artificielle autant qu'elle veut, l'architecture du site la promet. On notera que le nom même du produit ne porte aucune promesse cognitive : « Streams » désigne le flux, la circulation, non le raisonnement.
Le régime d'énonciation est celui de l'objection anticipée. En se posant à lui-même la question hostile, l'énonciateur occupe la place du critique et la referme. Il apparaît alors comme scrupuleux, puisqu'il dément une capacité que le public lui prêterait volontiers. Cette modestie apparente devient un gage de fiabilité pour tout ce qu'il affirme par ailleurs.
Deux tensions traversent le dossier. La première tient au dossier judiciaire : en octobre 2015, avant l'annonce publique du partenariat, une demande d'approbation est déposée par Google et DeepMind auprès du comité d'éthique de la recherche du service de santé britannique, pour un projet visant à recourir à l'apprentissage automatique afin d'améliorer la prédiction de l'insuffisance rénale aiguë et de la détérioration générale des patients. L'approbation est accordée le 10 novembre 2015. Selon la preuve produite par les entreprises, cette demande se rattachait à un projet plus vaste qui n'a pas été poursuivi. La seconde tension est plus discrète : l'équipe santé compte dès janvier 2016 un spécialiste reconnu de l'apprentissage profond appliqué à l'imagerie biomédicale, affecté à d'autres partenariats de recherche. La compétence était dans la maison, mais hors du produit.
Ce récit se rattache enfin à une instabilité propre au mot lui-même. Ce que « intelligence artificielle » désignait en 2016, des systèmes spécialisés accomplissant une tâche unique, n'est pas ce qu'il désigne aujourd'hui, où il évoque d'abord des agents conversationnels génératifs. Le terme recule aussi à mesure que la technique avance : ce qui est résolu cesse d'être appelé intelligence pour n'être plus que du calcul. Un signifiant dont l'extension est structurellement instable se prête admirablement à la promesse, puisqu'il peut toujours désigner autre chose que ce qui existe.
L'arc se referme le 13 novembre 2018. Le billet annonçant le transfert vers Google énonce enfin la vision : faire de Streams un assistant propulsé par l'intelligence artificielle pour le personnel infirmier et médical partout dans le monde. C'est le seul moment où l'intelligence artificielle est explicitement inscrite dans le produit. En 2021, Google annonce le retrait de Streams. - Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
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DeepMind Health — Streams
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Dominique Michaud
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