Libérer du temps ou augmenter la cadence : le scribe et le récit de la performance

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Libérer du temps ou augmenter la cadence : le scribe et le récit de la performance
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Le récit du scribe s'ouvre sur une image somatique : la première note générée fut pour Gareau-Lajoie « un sac à dos de roches » qu'on lui enlevait du dos. La métaphore fait plus que décrire un soulagement ; elle requalifie la documentation clinique en poids mort, en temps « perdu » qu'il s'agirait de récupérer. Tout le vocabulaire de la présentation prolonge cette requalification : heures « récupérées », « pyjama time » aboli, un à deux patients de plus par jour, efficience des flux. Ce lexique n'est pas neutre. Il vient des sciences administratives et de la gestion des opérations, où le soin est un processus à optimiser et le temps une ressource à rendre productive. Or la tradition de la médecine narrative rappelle que la note n'est pas un déchet du soin : écrire le récit du patient est un acte clinique, une mise en forme de l'expérience qui participe du diagnostic et de la relation. Grou le dit à sa manière en fin de colloque, en soulignant que la documentation pèse aussi sur les cliniciens en santé mentale tout en étant « la trace qu'on laisse », c'est-à-dire une part du soin plutôt qu'un résidu. Ce que le scribe résume, selon des critères de pertinence définis par sa conception, et ce qu'il élide, l'hésitation, la métaphore du patient, le moment où le regard tombe, appartient au matériau clinique le plus fin. Le récit de la libération suppose que la transcription ne transforme rien ; les travaux sur la présence d'un dispositif d'enregistrement en consultation suggèrent le contraire.
La preuve avancée mérite le même examen que le lexique. Le rapport final du projet pilote britanno-colombien est, à sa décharge, honnête : il applique des tests appariés, rapporte les résultats non significatifs et détaille ses limites. Mais sa lecture attentive change la portée des chiffres cités en conférence. L'échantillon d'analyse compte 32 médecins ayant remis tous les outils de collecte, sur 52 inscrits au départ, une attrition qui favorise les plus motivés ; les heures rapportées sont des estimations autodéclarées, sans minutage externe ; la réduction du temps administratif total, tous participants confondus, est de 48 minutes par semaine, le 2,7 heures ne valant que pour les médecins de famille ; les spécialistes communautaires ont vu leur temps administratif autodéclaré augmenter ; et le 98 % de patients à l'aise avec l'utilisation du scribe IA repose sur 108 réponses recueillies après consentement, sur plus de 7 000 rendez-vous documentés. Le glissement ne se produit donc pas dans le rapport mais entre le rapport et sa mise en récit : la rhétorique ne déforme pas les chiffres, elle les décontextualise. Détachées de leur base, les statistiques deviennent des arguments d'une solution quasi universelle, un discours d'affaires efficace auprès des décideurs alors que la preuve demeure parcellaire. L'acquéreur du scribe co-développé par le conférencier l'illustre : son communiqué promet « un patient de plus par heure » et des gains d'efficacité de 20 à 30 %, transformant en promesse commerciale ce que le pilote présentait comme un signal exploratoire.
C'est ici que la question posée depuis la salle touche juste : à quoi servira le temps libéré? La promesse oscille entre deux réponses incompatibles. Dans la version du bien-être, le clinicien retrouve le regard, l'écoute et sa vie personnelle ; dans la version de la productivité, il voit plus de patients et la volumétrie augmente. Le conférencier navigue entre les deux, assumant les patients supplémentaires tout en concédant que « ça ne réglera pas la pénurie » et que le retour sur investissement systémique reste à établir. L'aveu le plus instructif vient en période de questions : l'implantation s'est faite « bottom-up », sans mesures de départ ni objectifs définis, ce qui rend indécidable la question de savoir ce que l'outil améliore au juste. Le scribe fonctionne alors comme un pansement : il soulage réellement l'épuisement individuel, ce que nier serait injuste, mais il naturalise la surcharge du système en la rendant tolérable, dans une logique de croissance continue des rendements qui traite les capacités humaines comme des ressources extensibles. La zone grise réglementaire complète le tableau : outil administratif au Canada, dispositif médical de classe 1 en Europe, le scribe échappe à l'encadrement pendant que la responsabilité entière demeure chez le signataire, ce que le conférencier condense lui-même en une formule juste, automatiser n'est pas déléguer sa responsabilité.
Le contrepoint doit pourtant être versé au dossier, car il est interne au même discours : Gareau-Lajoie plaide pour l'implication des utilisateurs et des patients partenaires dès le prototype, pour l'évaluation avant le déploiement à grande échelle et pour des outils conçus au Québec. Ce plaidoyer rejoint la co-conception comme contre-modèle du techno-solutionnisme, motif transversal du corpus. La tension finale est là : le même énonciateur porte le récit de la performance et son antidote, et le colloque ne choisit pas entre les deux. Reste à savoir qui choisira, et sur quelles mesures, quand les décideurs auront à arbitrer entre redonner du temps au soin et augmenter la cadence.
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
Quand l'intelligence artificielle générative transforme la santé
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Dominique Michaud
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