Quelle solitude soigne-t-on? Typologie d'un mal du siècle et d'un avenir sans les concernés
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- Quelle solitude soigne-t-on? Typologie d'un mal du siècle et d'un avenir sans les concernés
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Le colloque parle de la solitude au singulier. Grou en fait le « mal du siècle », Aubé fonde son produit sur celle de sa grand-mère et l'auditoire acquiesce : personne ne demande de quelle solitude il est question. La recherche, elle, distingue. Weiss a séparé dès 1973 la solitude émotionnelle, née de l'absence d'une figure d'attachement, de la solitude sociale, née d'une intégration insuffisante dans un réseau. La synthèse qualitative de Mansfield et ses collègues ajoute une troisième forme, la solitude existentielle, liée au sens, au sentiment de compter pour quelqu'un et à la conscience de la finitude, tout en relevant que la solitude sociale accapare environ 70 % de la littérature : c'est la forme la plus facile à mesurer, donc la plus facile à revendiquer. Cette typologie, validée empiriquement par van Tilburg, fournit une grille de lecture presque mécanique des discours du colloque.
Les dispositifs présentés répondent à la solitude sociale : présence continue, conversation disponible en 80 langues, appels programmés. Ils simulent une réponse à la solitude émotionnelle : ce que Grou nomme la perte d'« intimité psychique », pouvoir se confier sans jugement ni conséquence, est exactement ce que le compagnon paraît offrir, et sa « flagornerie » programmée en est la contrefaçon, la validation sans l'altérité. La science des relations interpersonnelles arrive au même constat : les échanges avec un agent conversationnel possèdent certains traits des relations proches, mais offrent « le plaisir de la compagnie sans les exigences de l'amitié ». Devant la solitude existentielle, enfin, les dispositifs restent muets, et c'est pourtant elle que le récit fondateur d'Amical met en scène sans le savoir : la grand-mère était « la personne la plus visitée » de son établissement et se disait toujours seule. Le contact social n'était pas le déficit ; le produit répond néanmoins par du contact conversationnel, c'est-à-dire par la forme de solitude qu'il sait traiter. L'observation la plus lucide vient d'Aubé lui-même : les téléphones servent davantage là où les résidences offrent peu de services et de présence. Le dispositif comble un déficit de provision sociale, il ne guérit pas un mal du siècle.
La typologie éclaire aussi ce que le dispositif fait à la personne. Dans tous les scénarios présentés, l'aînée est appelée, rassurée, stimulée, surveillée, transférée ; elle ne rend jamais service, n'est utile à personne, ne donne rien. Or la quatrième phase du care chez Tronto, la réception du soin, rappelle qu'être confirmé dans un statut de pur récepteur est une position sociale, pas seulement un confort. Les données épidémiologiques donnent du poids à l'enjeu : le sentiment d'utilité aux autres prédit l'incapacité et la mortalité chez les aînés, et un but de vie élevé est associé à un déclin cognitif plus lent, y compris à charge pathologique égale. Ces études observationnelles ne permettent pas d'affirmer de causalité, mais l'asymétrie est frappante : un produit qui promet de « stimuler la cognition » par la conversation ignore le mécanisme protecteur le mieux documenté, le sentiment de compter encore pour quelqu'un.
La vision d'avenir prolonge cette méprise en la révélant. Aubé imagine un « Jarvis » omniprésent, des écouteurs, des lunettes de réalité augmentée qui reconnaîtraient la nièce à la porte, des robots humanoïdes. Or les lunettes contredisent le principe de design qui fonde le produit actuel : toute son argumentation repose sur la régression mnésique, qui efface les apprentissages récents (l'iPad devenu méconnaissable) et épargne les gestes anciens (le combiné qu'on décroche) ; un objet nouveau porté sur le visage serait oublié, retiré, perdu. Quant aux robots, il fournit lui-même l'objection : Pepper coûte 40 000 $, « pas accessible au Québécois moyen ». Ces contradictions ne sont pas des maladresses, elles sont le symptôme d'un futur conçu pour les personnes aînées sans elles. Aucune voix aînée ne se fait entendre au colloque : la grand-mère, la dame d'origine italienne, la dame rencontrée à la Société Alzheimer sont racontées, jamais entendues. Le contraste est net avec le plaidoyer de Gareau-Lajoie, qui réclame l'implication des utilisateurs et des patients partenaires « dès le prototype » ; rien d'équivalent n'est formulé pour les principales concernées, dont le codéveloppement en résidence consiste à observer les sourires et le non-verbal plutôt qu'à recueillir une parole et des choix. L'asymétrie rejoint celle déjà documentée dans le corpus pour Does AI Care?, où les patientes et patients fournissent la matière première d'un discours que d'autres tiennent.
La stratégie narrative d'ensemble est ainsi téléologique et techno-solutionniste : une solitude indifférenciée, érigée en fléau épidémique, appelle une solution conversationnelle dont l'avenir ne fait qu'étendre la portée. La typologie des solitudes permet de renverser la question que le colloque ne pose pas : quelle solitude l'étude de douze mois annoncée par Amical mesurera-t-elle, avec quel instrument, et une échelle centrée sur le réseau social peut-elle seulement apercevoir la solitude de celle qui, entourée et visitée, attendait autre chose que de la conversation? - Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
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Quand l'intelligence artificielle générative transforme la santé
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Dominique Michaud
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