Trois façons de dire vrai : régimes d'énonciation et de preuve sous la bannière de l'observatoire

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Trois façons de dire vrai : régimes d'énonciation et de preuve sous la bannière de l'observatoire
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Le colloque se présente comme un « regard croisé » sur l'IA générative en santé. Cette figure de la neutralité mérite d'être prise au sérieux comme dispositif narratif : elle organise la mise en équivalence de trois régimes de preuve qui, examinés de près, ne répondent pas aux mêmes exigences et ne servent pas les mêmes intérêts.
Le premier régime est celui de l'expérience intéressée. Samuel Gareau-Lajoie ouvre sa présentation par une déclaration de conflits d'intérêts détaillée, mais ce qu'elle énumère mérite d'être pesé plutôt que salué : co-développeur de CoeurWay, premier scribe IA québécois, il est actionnaire de MEDFAR, l'entreprise qui l'a acquis et intégré à son dossier médical électronique MYLE. Il détient donc une participation directe dans le seul scribe certifié par Santé Québec, pendant que sa conférence promeut la catégorie entière et vante les scribes intégrés au dossier médical électronique, la configuration exacte qu'il commercialise ; il est de surcroît formateur rémunéré et associé d'une firme d'audit de ces mêmes solutions, cumulant les positions de concepteur, bénéficiaire, prescripteur et évaluateur du marché qu'il décrit. La transparence initiale fonctionne dès lors comme un rituel d'absolution : une fois déclarés, les intérêts ne sont plus rediscutés et le récit se déploie sous la bannière revendiquée de l'approche « balancée », posture dont la crédibilité est elle-même un actif commercial dans un marché en formation. La preuve mobilisée est d'abord expérientielle (le « sac à dos de roches » qu'on enlève, le mélanome aperçu au sourcil), puis statistique, avec les projets pilotes canadiens ; or ces projets pilotes reposent sur de petits échantillons de médecins volontaires et le chiffre spectaculaire de 98 % de patients à l'aise est recueilli auprès de patients ayant préalablement consenti, ce que le conférencier reconnaît lui-même en période de questions. La dramaturgie des pourcentages précède la solidité des devis.
Le deuxième régime est celui de la prudence institutionnelle. Christine Grou parle depuis la position de l'autorité régulatrice : elle ne témoigne pas, elle encadre. Sa preuve est agrégée et de seconde main, ce qu'elle assume : une revue exploratoire qu'elle qualifie de limitée, un essai contrôlé randomisé dont elle invite à scruter la méthodologie (« il y a parfois un saut quantique entre les conclusions et la méthodologie ») et une étude de perceptions dont il faut souligner la nature : les pourcentages d'avantages et d'inconvénients qu'elle présente comme un test de la balance proviennent de l'analyse de 517 publications Reddit, c'est-à-dire de discours d'internautes, non de mesures cliniques. Le régime de preuve de la régulatrice est donc lui-même fragile, mais il se distingue par sa réflexivité : Grou est la seule à formuler une exigence méta, celle d'une recherche « indépendante et désintéressée », qui fonctionne comme la critique interne du dispositif entier.
Le troisième régime est celui de la preuve autoproduite. Tony Aubé cite une étude de douze mois en cours sur son propre produit, menée avec des partenaires académiques et cliniques, dont les résultats n'existent pas encore au moment où elle est invoquée comme gage de sérieux. En attendant, la preuve est testimoniale (la grand-mère, la dame d'origine italienne, les sourires observés en résidence) et commerciale (première vente, prix, bourse). L'étude à venir joue le rôle narratif d'une promesse de scientificité, exactement symétrique de la promesse de produit.
Ce que le dispositif du colloque accomplit, c'est la circulation de légitimité entre ces régimes. L'Obvia réserve son membrariat aux chercheuses et chercheurs évalués par son Comité scientifique ; or aucun des trois conférenciers ne figure à son répertoire des membres, la seule médiation académique étant celle de l'animateur, membre et coresponsable de l'axe. L'observatoire prête ainsi sa salle, son cadre et son archivage à des discours praticien, réglementaire et promotionnel, puis republie l'événement comme ressource sur son site. Il ne s'agit pas d'une faute (les colloques invitent légitimement des praticiens), mais d'un mécanisme à décrire : la bannière de l'« interrogation critique » confère aux trois discours une légitimité académique d'emprunt, pendant que leur juxtaposition confère à l'observatoire la preuve de son ouverture. Ce mécanisme prolonge un motif déjà documenté dans le corpus, celui de la légitimité scientifique empruntée, observé chez Hippocratic AI (prépublications arXiv mises en scène comme validation) et autour de PARO (revues à la scientificité incertaine). Au sens de Jasanoff et Kim, l'événement participe d'un imaginaire sociotechnique institutionnel : celui d'un Québec qui encadre l'IA de façon responsable, imaginaire que le colloque performe autant qu'il le décrit.
La tension la plus instructive reste interne : un clinicien qui plaide pour l'évaluation avant le déploiement tout en admettant une implantation « bottom-up » sans mesures de départ, et dont le plaidoyer pour la certification avantage mécaniquement le seul produit certifié, le sien. L'appel de Grou à une recherche « indépendante et désintéressée » prend quant à lui tout son relief lorsqu'on note que l'essai le plus probant qu'elle cite, celui de Therabot, a été conçu et mené par l'équipe qui a développé le produit évalué : même la meilleure preuve disponible émane de ses concepteurs . Le regard croisé produit ainsi son propre angle mort : il croise des positions, mais pas des preuves.
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Quand l'intelligence artificielle générative transforme la santé
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Dominique Michaud
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