Analyse mythologique et intertextuelle : Le vieux rêve de fabriquer une créature
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Le titre donne la clé. Ex Machina tronque la formule latine deus ex machina, le dieu qui surgit de la machine pour dénouer une intrigue. Le film retire le dieu et laisse la machine, puis pose la question, qui est le dieu de cette histoire. Le concepteur qui se proclame divin lorsqu'il lance à Caleb qu'inventer une conscience ne relève pas de l'histoire des hommes mais de celle des dieux, ou bien l'intelligence qui naît de la machine et lui survit. Cette hésitation irrigue tout le récit et le rattache à une longue lignée de mythes de la création.
Le premier est celui du créateur qui usurpe un pouvoir divin. Nathan se rêve en Prométhée, le Titan qui déroba le feu pour animer les hommes, et le film s'inscrit dans la filiation directe du roman de Mary Shelley, dont le titre complet, Frankenstein ou le Prométhée moderne, dit déjà que toute tentative de rivaliser avec la puissance créatrice se paie. Le film rejoue ces récits de succession où le fabricant finit renversé par ce qu'il a fait naître.
Le deuxième mythe concerne la créature, une femme artificielle façonnée par un homme. Ava prolonge la figure de Pandore, la première femme forgée sur ordre des dieux et offerte comme un présent qui libère les maux, et celle de Galatée, la statue idéale que Pygmalion anime de son désir. Son nom même évoque Ève, la première femme qui quitta le jardin d'Eden. Ces filiations relient le récit à sa dimension de genre, car la créature n'est jamais neutre, elle est pensée féminine et désirable par celui qui la contemple, comme dans les vieux récits qui font d'une femme la source du désir de l'homme, ainsi que sa chute.
Le dernier intertexte est le seul que l'auteur assume ouvertement. Wittgenstein est le philosophe qui a fait du langage et de la conscience de véritables énigmes, et Garland donne son nom au moteur de recherche de Nathan, Bluebook, d'après le carnet de notes du même titre. Le sens de la référence est pourtant retourné. Wittgenstein atteignait ses idées sur le langage par la réflexion patiente d'un seul homme. Ava, au contraire, ne parle que parce que l'on a aspiré les échanges de millions d'usagers à leur insu pour la nourrir. Le film garde ainsi le nom du penseur du langage, mais remplace sa méthode, la pensée solitaire, par son exact opposé, l'extraction industrielle des données personnelles.
Ces quatre strates racontent la même peur sous des habits différents. À chaque époque, un homme se prend pour un dieu, fabrique un être conscient, le veut féminin et désirable, et se voit défait par sa propre œuvre. Ce que le film ajoute à ce fonds ancien tient à la matière dont sa créature est faite. Là où les mythes tiraient la vie du feu volé ou du souffle divin, Ava naît de l'aspiration des données de millions d'usagers et grandit sous l'œil constant des caméras. Le vieux rêve du démiurge se rejoue donc intact, mais son moteur a changé, et c'est dans les grands centres de données et la surveillance numérique que se loge désormais le feu dérobé aux dieux. - Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
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Ex Machina
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Ex Machina |
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