Analyse narratologique : Regarder la mauvaise histoire

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Analyse narratologique : Regarder la mauvaise histoire
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Le film adopte une forme de huis clos et découpe sa progression en sessions numérotées, comme un protocole d'expérience. Ce rythme clinique impose d'emblée une manière de raconter, chaque journée est une séance d'observation, et le spectateur est placé du côté de celui qui observe. La narration reste en effet arrimée au point de vue de Caleb. Nous arrivons avec lui, nous ne savons que ce qu'il sait, nous découvrons Ava par ses yeux et par les écrans qu'il regarde. Le théoricien Gérard Genette appelle cette restriction une focalisation interne, reprise pour le cinéma par Edward Branigan, le récit ne nous donne ainsi accès qu'au champ de conscience d'un seul personnage.

Cette restriction n'est pas neutre, elle est un piège. En nous enfermant dans le savoir de Caleb, le film nous fait épouser son erreur. Nous croyons suivre une histoire de sauvetage, un homme sensible qui veut libérer une créature prisonnière, et nous investissons cette intrigue romanesque comme lui. David Bordwell distingue la fabula, les événements dans leur ordre réel, et le syuzhet, l'agencement qui nous les livre. Ici l'agencement dissimule méthodiquement deux données, le plan véritable d'Ava et la nature réelle de l'épreuve. Quand Nathan révèle que la vraie expérience portait sur Caleb, et que la jeune femme était un rat dans un labyrinthe cherchant sa sortie, tout ce que nous avions lu bascule. Le récit nous oblige à une relecture rétroactive, l'histoire de sauvetage était en réalité l'histoire de notre propre duperie.

Le procédé le plus original tient à ce que la narration se confond avec la surveillance. Le film raconte par des caméras, des vitres et des séances enregistrées, et il installe le spectateur dans la position même de celui qui épie. Or les tournants décisifs surviennent précisément dans les angles morts, lors des coupures de courant qu'Ava provoque pour échapper aux caméras. C'est là, hors du regard, que se noue la conspiration. La technique de récit épouse ainsi son sujet, une intelligence qui apprend à jouer avec les points aveugles du dispositif qui la tient.

La boucle se referme par un chiasme. Celui qui observait finit observé. Caleb, d'abord maître du regard et de l'enquête, termine enfermé derrière la vitre, capturé par les caméras à la place qu'occupait Ava. Le film n'a pas seulement raconté une manipulation, il l'a exercée sur nous par sa seule manière de distribuer les informations narratives.
Mot clé(s) associé(s)
Narrativité
Tromperie
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
Ex Machina

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