Analyse technologique : une intelligence artificielle sans machine

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Analyse technologique : une intelligence artificielle sans machine
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La science-fiction présente presque toujours l'intelligence artificielle comme machinique ou informatique. Elle la loge dans un robot, dans un ordinateur de bord, dans les objets du quotidien, et le récit consiste ensuite à raconter le contact entre cette entité et les humains. Besson procède autrement. Aucune machine ne pense dans son film, aucun programme ne s'éveille. La technologie s'y présente sous la forme d'une poudre bleue absorbée par le métabolisme. Le CPH4 relève de la biotechnologie, et Lucy ne fabrique pas une superintelligence, elle en devient une.

Encore faut-il préciser ce que cette intelligence a d'artificiel. Le film ancre la substance dans la biologie humaine plutôt que dans un laboratoire. Le CPH4 y est décrit comme une molécule que les femmes enceintes produisent naturellement à la sixième semaine de grossesse, en quantités infimes, et qui donne au fœtus l'énergie de former ses os. Un personnage ajoute qu'on avait tenté d'en produire une version synthétique sans mesurer qu'on avait réussi. Ni la molécule ni le cerveau qui la reçoit ne sont donc artificiels. L'artifice tient tout entier dans la synthèse et dans la dose. C'est une intelligence artificiellement provoquée sans être d'origine machinale, et ce déplacement fait l'originalité du film.

Le procédé mérite d'être confronté au réel, puisque le film emprunte un nom véritable. Le CPH4 existe sous l'appellation de 6-carboxytétrahydroptérine synthase, mais il s'agit d'une enzyme bactérienne qui intervient dans la biosynthèse de la quéuosine, sans rapport avec la grossesse ni avec la cognition. Besson greffe une fiction sur un référent authentique, et c'est de cette greffe que le film tire sa plausibilité apparente.

Cette voie biologique n'est pourtant pas une fantaisie isolée. La même année paraît Superintelligence, du philosophe Nick Bostrom, ouvrage qui recense les chemins par lesquels une intelligence supérieure à la nôtre pourrait advenir. L'informatique n'en est qu'un. Bostrom envisage aussi l'amélioration de la cognition biologique et les interfaces entre cerveau et machine. Ce que Besson dramatise correspond à l'un de ces chemins, celui qui passe par des cellules plutôt que par du silicium.

Les deux voies existent hors de la fiction, et leur état actuel mesure la distance que prend le film. Du côté des interfaces, Neuralink implante depuis 2024 des électrodes dans le cortex moteur, et une vingtaine de personnes en portent aujourd'hui. Mais toutes souffrent de tétraplégie ou de sclérose latérale amyotrophique, et le dispositif restaure une fonction perdue au lieu d'en ajouter une. Du côté pharmacologique, le microdosage de psilocybine s'est répandu dans les milieux technologiques avec la promesse d'aiguiser la cognition. Or les essais en double aveugle contre placebo ne trouvent aucun gain, et concluent que l'attente du sujet explique l'essentiel des bénéfices rapportés. L'augmentation cognitive demeure un fantasme, et le CPH4 en est la concrétisation.

Là se tient l'intérêt du film. Qu'on loge la superintelligence dans un ordinateur ou dans un cerveau, le désir qui la porte demeure identique. Il s'agit toujours de franchir les bornes du corps et les limites de la cognition biologique. Et dans les deux cas, ce franchissement n'est jamais conçu comme naturel. Il exige un dispositif, une machine ou une molécule, jamais l'apprentissage ni le temps long de l'évolution, car ce que l'on cherche est un raccourci, un dépassement obtenu d'un seul coup. Besson ne raconte donc pas la rivalité entre l'humain et la machine. Il met au jour le fantasme qui précède l'une comme l'autre. En le déplaçant dans la chair, il le débarrasse de son décor métallique et le donne à voir tel quel, un rêve de dépassement que l'humain ne sait imaginer que par une voie artificielle.
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
Lucy
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Keven Laporte

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