Analyse philosophique : La transcendance et le prix du corps

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Analyse philosophique : La transcendance et le prix du corps
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Le film de Besson donne une forme filmique au programme posthumaniste dans sa version la plus littérale. Braidotti définit le posthumain comme un sujet qui franchit les frontières du biologiquement donné, et c'est exactement la trajectoire du personnage, qui abandonne ses limites cognitives, puis physiques, puis son corps entier. Riverin analyse ce devenir-digital à travers le nouveau matérialisme et le posthumanisme, en montrant comment la technologie transforme la matérialité du corps féminin et réaffirme le potentiel décentralisateur de ce devenir.

Mais le film retourne le programme contre lui-même, et deux appels téléphoniques en marquent le basculement. Vers la trente-troisième minute, Lucy confie à sa mère qu'elle ressent tout, la gravité, la rotation de la Terre, jusqu'au souvenir du lait maternel et des baisers reçus enfant. C'est le dernier moment pleinement humain du personnage et il déborde d'affect. Douze minutes plus tard, au téléphone avec le professeur Norman, parvenue à vingt-huit pour cent de ses capacités, elle constate qu'elle n'éprouve plus ni douleur, ni peur, ni désir, et que tout ce qui nous rend humains s'efface.

Cette extinction n'est jamais donnée comme un gain. Le film suggère que la valeur de la conscience humaine ne tient pas à sa puissance de calcul mais à sa vulnérabilité, à cette capacité de souffrir et d'aimer que Lucy laisse derrière elle. Le philosophe Thomas Nagel soutient qu'il existe, pour tout être conscient, un effet que cela fait d'être cet être, une manière d'éprouver le monde de l'intérieur qu'aucune description extérieure ne parvient à restituer. Cette texture vécue constitue selon lui le propre de la conscience, bien davantage que la quantité d'informations traitées. Or ce que Lucy abandonne en montant en puissance n'est pas simplement des émotions mais exactement cela, l'effet que cela fait d'être humaine.

Reste à savoir ce qui, au bout de cette trajectoire, franchit réellement le seuil. La clé USB que Lucy laisse derrière elle ne signale aucune limite ni aucun retour du matériel qui viendrait rabaisser sa transcendance. Elle en est au contraire l'aboutissement, puisque Norman avait posé qu'aucune finalité supérieure n'existe et que la seule chose à faire d'un savoir est de le transmettre, comme le fait la plus simple des cellules à travers le temps. Lucy s'y conforme scrupuleusement, et Norman parle alors d'un sacrifice. Le mot est juste, mais il faut mesurer ce qu'il désigne. Ce qui se dépose sur ce support, c'est l'intégralité de ce que Lucy sait et rien de ce qu'elle fut. Une connaissance sans borne s'y trouve rendue copiable, tandis que la texture vécue dont parlait Nagel ne s'y transmet pas, faute de pouvoir s'écrire. Le posthumanisme obtient donc exactement ce qu'il promettait, un esprit affranchi du corps et une présence devenue ubiquitaire, comme le confirme la réponse que Lucy adresse à Del Rio sur l'écran de son téléphone. Mais ce qui subsiste d'elle n'est plus un sujet. C'est un contenu. Le film n'ose pas en tirer la conclusion qui s'impose et laisse au spectateur le soin de la formuler. Lucy n'a pas dépassé l'humain. Elle l'a quitté.
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
Lucy
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Keven Laporte

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Lucy

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