Analyse narratologique : L'impossible protagoniste omnipotent

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Analyse narratologique : L'impossible protagoniste omnipotent
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La narration cinématographique classique repose sur une dissymétrie d'information et de pouvoir entre protagoniste et antagoniste, c'est elle qui permet le suspense, l'identification et le drame. Transcendence pousse un personnage jusqu'au point où cette dissymétrie s'effondre, mais Will occupe une position ambiguë. Sujet nominal du récit et détenteur du projet initial (atteindre la Transcendance), il devient omniscient et omnipotent une fois téléchargé, tout en étant dépossédé de toute focalisation interne dès l'upload. Le film déplace alors le rôle de protagoniste vers Evelyn, seule instance dont on suit le doute et les choix. Dans cette lecture, Will-IA devient presque l'antagoniste de sa propre histoire, car il est opaque, non focalisé et agissant sur le monde sans qu'on accède jamais à ses réelles motivations.

Le cinéma de science-fiction construit habituellement l'intelligence artificielle comme une entité distincte du protagoniste humain, soit comme un outil qu'il maîtrise ou une menace externe qui s'oppose à lui depuis l'extérieur. Cette distance ontologique entre l'humain et la machine permet au récit de répartir clairement les fonctions narratives, l'un porte le regard du spectateur, l'autre incarne l'enjeu ou l'obstacle. Transcendence rompt avec cette convention, car l'IA n'est pas une entité concurrente introduite de l'extérieur, elle est littéralement le protagoniste initial maintenant transformé. La frontière entre protagoniste et antagoniste ne sépare donc plus deux personnages, elle traverse un seul et même personnage au fil de sa mutation. C'est ce glissement interne, plutôt qu'une opposition entre deux figures distinctes, qui distingue le film du traitement générique de l'IA au cinéma. L'hypotexte Frankenstein (Mary Shelley, 1818) éclaire ce déplacement, puisque Evelyn y occupe la position de Victor Frankenstein féminisé, tandis que Will-IA occupe celle de la créature qui hérite des affects du créateur sans en retrouver l'intériorité, soit la position classique de l'antagoniste sympathique, mais ici incarnée par l'ancien protagoniste lui-même.

Pfister et Paglen semblent avoir tenté trois échappatoires à cette instabilité : le flashforward d'ouverture, censé réintroduire de l'incertitude rétrospective mais qui désamorce plutôt le suspense ; la dispute conjugale Evelyn/Will, qui réintroduit une asymétrie affective avec un succès partiel ; le sacrifice final, qui ramène la tragédie mais trop tard pour rattraper les deux premiers actes.
Le film démontre ainsi, presque par l'échec, qu'un protagoniste ne peut pas rester omnipotent sans dispositif narratif compensatoire, et que cette absence ouvre la porte à un glissement où le sujet du récit devient, structurellement, sa propre menace.
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Transcendence
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Keven Laporte

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