Analyse épisthémique : Le deepfake prédigital

Item

Titre de la relation / annotation
Analyse épisthémique : Le deepfake prédigital
Argument de l'annotation
La fonction narrative du Maschinenmensch fait de Metropolis le premier grand récit cinématographique de ce que l'on nomme aujourd'hui le deepfake : une entité qui imite parfaitement une personne réelle pour détruire sa crédibilité et manipuler des masses. La double Maria (réelle et artificielle) pose en 1927 des questions que l'IA générative rend techniquement réalisables en 2024 : qui est authentique ? comment les destinataires d'un message peuvent-ils distinguer l'original de sa copie ?

Cette dimension est analysée par Stoicea (2006) et Rutsky (1993) dans le contexte de la République de Weimar, société traversée par l'essor des médias de masse (radio, presse, cinéma) et la manipulation politique qui en découle. Le robot n'est pas une menace abstraite ou existentielle, mais c'est un outil au service d'une classe sociale contre une autre, une arme de désinformation dont l'efficacité repose entièrement sur son opacité. Les travailleurs ne peuvent pas prendre de décisions politiques éclairées parce qu'ils ignorent que leur leader est artificielle. Cette manipulation de l'information par substitution d'une entité artificielle à une entité authentique est l'enjeu citoyen central du film.

La question éthique que soulève Metropolis est double. D'abord, la responsabilité du concepteur, car Rotwang crée le Maschinenmensch à la demande de Fredersen, mais ses motivations personnelles (l'amour pour Hel) sont distinctes des objectifs politiques de son commanditaire. Cette ambiguïté de la chaîne de responsabilité anticipe directement les débats contemporains sur la gouvernance de l'IA. Qui est responsable quand un système déploie des effets non prévus par son concepteur ? Ensuite, la neutralité technologique : Rotwang présente le robot comme une merveille technique, preuve de la puissance de la science. Mais sa création est entièrement motivée par des intérêts politiques et des désirs personnels. La technologie n'est jamais neutre, elle est toujours le produit de pouvoirs et de désirs spécifiques.

Papakyriakopoulou, dans « Gendered machines in film and television » (Feminist Media Studies, 2025), analyse explicitement la filiation entre le Maschinenmensch et les systèmes d'IA féminins contemporains, établissant que Metropolis fonde le paradigme de l'IA féminine comme objet simultané de désir et de danger, paradigme repris par Ex Machina, Westworld et I, Robot. Perez (Feminist Media Studies 20:3, 2020) prolonge cette lecture en questionnant pourquoi l'IA est si fréquemment genrée au féminin dans les représentations culturelles, et comment ce choix encode des structures de pouvoir spécifiques.

Ce qui distingue fondamentalement le Maschinenmensch des représentations ultérieures d'IA (HAL 9000, Samantha, Ava) est l'absence totale de subjectivité propre. Le robot de Lang est pur instrument. Il n'a pas de vie intérieure à questionner, pas d'objectifs propres, pas de désir d'émancipation. Il exécute. C'est précisément cette absence de subjectivité qui rend son pouvoir de manipulation si inquiétant, car ce n'est pas l'autonomie de la machine qui menace, mais l'usage que les dominants en font.
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
Metropolis
E-mail de la personne ayant créé cette relation / annotation
Keven Laporte

Linked resources

Items with "Intégrer un template Analyse critique - Annotation: Analyse épisthémique : Le deepfake prédigital"
Title Class
Metropolis

Annotations

There are no annotations for this resource.