Analyse esthétique : Incarner Samantha sans la montrer par une voix acousmatique et une chaleur chromatique

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Analyse esthétique : Incarner Samantha sans la montrer par une voix acousmatique et une chaleur chromatique
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D'entrée de jeu, il convient d'observer que la direction artistique de Her met sa forme au service de son propos. La palette chromatique y est dominée par les oranges chauds, les beiges dorés et les rouges pastel, soit une esthétique de l'intimité et de la chaleur. Or ce choix ne relève pas du seul agrément visuel. Il s'oppose frontalement aux palettes bleutées et froides qui caractérisent traditionnellement le cinéma de science-fiction technophobe, de 2001 : l'Odyssée de l'espace à Ex Machina. De ce fait, le film énonce visuellement son propos avant même de le formuler : la relation avec l'intelligence artificielle n'a rien de glacial, elle est chaude, organique, vulnérable.
Cela posé, c'est au traitement du son qu'il faut accorder l'attention la plus soutenue, car il constitue le cœur de l'expérience. Samantha n'existe que par le son : sa voix, sa présence dans les oreillettes, les inflexions et variations de son timbre. Le théoricien Michel Chion, dans La Voix au cinéma (1982), nomme « acousmatique » une voix dont on entend la source sans jamais la voir, et il lui prête un pouvoir singulier : n'étant localisée dans aucun corps, elle peut sembler venir de partout. Samantha porte ce dispositif à son absolu. Sa voix émane de l'oreillette de Theodore, mais aussi des haut-parleurs de son appartement, des enceintes de sa voiture, de son téléphone. Comment une présence aussi dépourvue de lieu propre peut-elle paraître si proche ? C'est précisément que l'omniprésence sonore se vit ici comme une intimité absolue, une proximité sans territoire que l'amour humain ne saurait reproduire.
À cet égard, le travail des interprètes mérite d'être examiné de près, car il repose tout entier sur une absence. Joaquin Phoenix joue face à une oreillette, sans partenaire physique, et doit construire une relation avec ce qui n'est pas là. Sa performance atteint une vulnérabilité exceptionnelle : sourires intimes adressés au vide, regards portés par l'émotion vers nul interlocuteur visible, postures qui trahissent une connivence avec une présence invisible. Quant à Scarlett Johansson, enregistrée hors plateau et privée de toute interaction physique, elle compose une entité complète à la seule force de la voix, déployant la curiosité, la joie, l'inquiétude, le désir et l'émerveillement sans jamais recourir au visage. La bande originale d'Arcade Fire et d'Owen Pallett, faite de nappes délicates, prolonge cette esthétique de la tendresse.
Il faut encore insister sur la portée éthique de ce parti pris formel. Jonze refuse obstinément toute représentation visuelle de Samantha : ni avatar, ni hologramme, ni interface graphique. Ce refus est aussi un choix moral, car donner un corps à Samantha l'aurait réduite à une image, soumise à des canons visuels qui l'auraient objectifiée. En la maintenant pure voix, le film l'incarne sans la corporifier, et lui épargne le sort d'être regardée comme un objet. La mise en scène redouble ce propos en filmant souvent Theodore isolé dans la foule des espaces publics, la mégapole devenant alors le décor même de sa solitude.
En définitive, l'esthétique de Her accomplit un tour de force : elle produit une illusion de présence totale pour une entité qui n'est qu'une voix. Cette illusion est d'abord sensorielle, avant d'être narrative, puisqu'elle naît de la performance vocale, du design sonore et du jeu de Phoenix bien plus que du scénario. Ainsi le film parvient-il à nous faire éprouver Samantha comme une présence pleine et entière, alors même qu'il ne nous en montre jamais rien. C'est dans cet écart, entre l'absence radicale de corps et la plénitude de la présence ressentie, que se loge la réussite esthétique de l'œuvre.
Mot clé(s) associé(s)
Effets de présence
Perception
Sémiotique
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
Her
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Keven Laporte

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