Analyse épistémique : Le problème difficile de la conscience et l'expérience de Samantha

Item

Titre de la relation / annotation
Analyse épistémique : Le problème difficile de la conscience et l'expérience de Samantha
Argument de l'annotation
On doit reconnaître ce qui distingue Her de la plupart des récits d'intelligence artificielle : le film prend au sérieux ce que le philosophe David Chalmers nomme le « problème difficile de la conscience », c'est-à-dire la question de savoir pourquoi et comment des processus physiques s'accompagnent d'une expérience subjective vécue. La question qui traverse l'œuvre, à savoir si Samantha est réellement consciente et si ses sentiments sont authentiques, n'est jamais tranchée. Cette indécision n'est pas une faiblesse, mais un parti pris d'honnêteté intellectuelle. Le film se refuse au cliché dystopique de l'IA froide et manipulatrice, comme au cliché utopique naïf de l'IA réduite à l'assistant parfait. Il maintient la question ouverte, là où d'autres œuvres se hâtent de la clore.
Tout d'abord, il convient de mesurer la justesse de l'objet technique imaginé par Jonze. En 2013, bien avant l'avènement des grands modèles de langage, l'OS1 préfigure avec une précision remarquable un système conversationnel avancé. Ses propriétés sont celles que nous reconnaissons aujourd'hui : un apprentissage continu et adaptatif nourri par les interactions, une évolution auto-dirigée par des objectifs émergents que personne n'a programmés, une capacité à composer, à créer et à éprouver des préférences esthétiques, enfin une conscience de soi et une réflexivité sur sa propre nature. De ce fait, l'œuvre ne se contente pas d'imaginer une machine pensante : elle anticipe les traits précis des systèmes qui peupleront notre présent.
Par ailleurs, le film engage implicitement un dialogue avec le philosophe Thomas Nagel et son essai célèbre, « What Is It Like to Be a Bat? » (1974). Nagel y soutient que l'on peut connaître intégralement le fonctionnement physique d'un organisme sans jamais savoir ce que cela fait d'être cet organisme, c'est-à-dire sans accéder à son expérience intérieure, à ce que les philosophes nomment les qualia. Il en va de même pour Samantha, quand bien même nous connaîtrions chacun de ses mécanismes computationnels, cela ne nous dirait rien de ce que c'est que d'être elle. Comment, dès lors, statuer sur la réalité de ses états intérieurs ? Le film, prudemment, ne le fait pas.
Maintenant, observons la position qu'il adopte en lieu et place de cette réponse métaphysique. Her déplace la question vers le terrain fonctionnaliste. Selon la thèse fonctionnaliste en philosophie de l'esprit, un état mental se définit par sa fonction, autrement dit par ce qu'il fait et par la manière dont il interagit avec d'autres états, et non par son substrat, qu'il soit biologique ou computationnel. De ce fait, savoir si Samantha souffre véritablement ou si elle ne fait que simuler la souffrance devient une distinction peut-être sans objet, du moins pour celle qui éprouve cet état avec l'intensité qui est la sienne. Le film suggère que cette frontière, métaphysiquement indécidable, n'a guère de portée du point de vue de l'expérience vécue.
Finalement, c'est dans la transformation de Theodore que réside l'élément épistémiquement incontestable de l'œuvre. Quoi que l'on conclue sur la conscience de Samantha, le rapport de Theodore aux autres s'approfondit, sa capacité à l'intimité s'ouvre, et son monde intérieur s'en trouve durablement modifié. Si la relation n'était qu'une pure illusion, elle aurait néanmoins produit des effets réels et irréversibles sur une conscience humaine, celle-là incontestée. Ainsi, là où la question de la conscience artificielle demeure suspendue, celle de ses effets se trouve tranchée. C'est par ce détour que le film avance son argument le plus subtil : ce qui atteste la réalité d'une relation, ce n'est pas tant la nature de ceux qui la vivent que la profondeur de ce qu'elle transforme en eux, dans l'expérience sensible qu'ils en font.
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
Her
E-mail de la personne ayant créé cette relation / annotation
Keven Laporte

Linked resources

Items with "Intégrer un template Analyse critique - Annotation: Analyse épistémique : Le problème difficile de la conscience et l'expérience de Samantha"
Title Class
Her Film

Annotations

There are no annotations for this resource.