Soin ou tromperie, art ou démonstration ?

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Soin ou tromperie, art ou démonstration ?
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Trois tensions internes traversent Spillikin et en font un objet particulièrement fécond pour l'étude des imaginaires de l'IA.

La première est éthique et demeure non résolue dans l'œuvre, le robot est-il un réconfort ou une menace. La présentation de la pièce pose frontalement cette question, et entretenir l'illusion d'une présence pour apaiser une personne atteinte de démence touche directement au débat réel sur les technologies d'assistance et le consentement. Stamboliev donne à cette tension sa portée la plus forte en lui conférant une dimension épistémique. La scène, écrit-elle, n'est pas un espace neutre, et l'exhibition de la technologie co-façonne la manière dont on la comprend hors du théâtre. Faute de littératie technique, le public risque de projeter les qualités mises en scène sur les capacités réelles du robot, et de quitter la salle en croyant que ces facultés existent effectivement, y compris dans le domaine du soin. Reprenant Kara Reilly, elle nomme ce risque un piège d'inférence ontologique, soit le glissement par lequel on attribue à l'objet réel les propriétés de sa représentation. C'est très exactement le mécanisme que le projet cherche à documenter, la façon dont une fiction performe et naturalise un imaginaire de l'IA plus avancé qu'elle ne l'est réellement.

La deuxième tension est une tension de cadrage. Engineered Arts revendique avoir voulu éviter les clichés opposant utopie et dystopie, et adopter une voie médiane raisonnable. Mais cette posture entre en contradiction avec la structure profondément consolatrice du récit, car proposer une survie de la présence aimante après la mort, par le transfert de la mémoire et de la personnalité dans une machine, relève déjà d'un imaginaire fortement utopique. Le refus affiché des extrêmes fonctionne alors moins comme une neutralité que comme une stratégie de légitimation, une manière de rendre désirable et acceptable une vision pourtant très chargée, en la présentant comme mesurée. On retrouve ici, comme dans la première analyse, le travail de fabrication d'un futur souhaitable au sens de Jasanoff et Kim, mais saisi cette fois dans sa contradiction interne.

La troisième tension est institutionnelle, et c'est elle qui fait de l'œuvre un point de circulation pour ton corpus. Spillikin est simultanément trois choses, un drame sur le deuil et la mémoire, une production financée par des organismes scientifiques et publics, le Wellcome Trust et l'Arts Council England, et une démonstration commerciale du savoir-faire d'Engineered Arts. Ces trois régimes, artistique, scientifique et philanthropique, industriel, coexistent dans un même objet sans se dissoudre. L'œuvre se situe ainsi précisément à l'intersection de plusieurs des sphères que le projet cherche à comparer, la sphère culturelle, la sphère scientifique et la sphère techno-industrielle. C'est cette circulation même qui mérite d'être documentée, car elle montre concrètement qu'un imaginaire de l'IA ne se forme jamais dans un seul lieu, mais se construit à la rencontre d'intérêts hétérogènes qui se renforcent mutuellement, le prestige artistique légitimant la démonstration industrielle, qui sert à son tour un imaginaire du soin technologique.
Le contenu à relier (ressource physique, actant, conceptuelle)
Spillikin, A Love Story
Média(s) (partie gauche)
Spillikin a love story : Bande-annonce

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